 |
Novembre 2007, une longue soirée d'hiver aux pieds des Monts d'Or dans la banlieue de Lyon où je séjourne depuis plusieurs jours en compagnie de mes amis Satomi et Lukas Zpira à l'invitation de Thierry Ehrmann. Objet de cette retraite hivernale pour Lukas, une série de prise de vue de la Demeure du Chaos destinée au livre Abode of Chaos' Spirit qui sortira deux mois plus tard. Je profite moi-même de ce séjour pour écrire KiCHIGAI, une courte nouvelle publiée dans le même ouvrage, mais aussi pour réaliser une entrevue à destination de la future Spirale, déjà en gestation dans mon esprit.
La discussion sera longue, riche et durera jusque tard dans la nuit. Près de trois heures d'enregistrement pour quarante pages A4 et le double d'heures de travail sur la retranscription de nos élucubrations, quasiment de quoi démarrer le successeur de Mutations pop & crash culture, la première anthologie de La Spirale. Voici donc enfin le fruit de ces échanges nocturnes, une belle moisson d'idées et de concepts mutants à même de secouer quelques neurones. Excellente lecture à toutes et à tous...
P.S. : Pour information, une seconde interview de Thierry Ehrmann réalisée cette fois-ci en vidéo au mois d'octobre 2008 sera disponible sur ce site dans les jours à venir.
INTRODUCTION
Saint-Romain-au-Mont-d’Or, son clocher du 15ème siècle, ses bâtisses de pierre dorée, et sa fête patronale chaque premier dimanche du mois de juillet. Une banlieue cossue du Grand Lyon, en apparence protégée des aléas de ce début de XXIe siècle. Écrasé sous le soleil, le village s’étire paresseusement. Un cygne passe au loin. Réputée à juste titre pour sa discrétion, la haute bourgeoisie lyonnaise protège jalousement le calme et la sérénité de ses enclaves des bords de Saône. Ici, point de racailles à karcheriser ou de voitures en flammes. Les règles du contrat social sont claires. Rien ne doit venir perturber la sieste des indigènes assoupis durant leur lecture quotidienne des pages boursières des Echos.
Jusque-là, tout va bien…
- Mathieu Kassovitz - Dialogue du film français La Haine
Et pourtant, il y a quelque chose de pourri au royaume de Paul Bocuse dont le fleuron gastronomique, son auberge du Pont de Collonges, se dresse à quelques encablures du village.
Symboles alchimiques, carcasses éventrées, hélicoptère écrasé au sol, poutrelles et structures de plateformes pétrolières, murs brûlés, squelettes calcinés de voitures de luxe, caméras de surveillance, portraits de dictateurs ou d’activistes du monde entier, vestiges de météorites, empilements de containers graffités, slogans incendiaires et logos de groupes terroristes de toutes obédiences… La Demeure du Chaos, un ancien relais de poste du XVIIe siècle, déploie sur 12 000 m² son vaste décor post-apocalyptique, sorte de no man's land paramilitaire où se côtoient de nombreuses installations artistiques. Un conglomérat ahurissant, entre le squatt punk berlinois d’avant la chute du Mur, la zone d’autonomie temporaire pour nomades futuristes à la Mad Max et le campus d’entreprise à la mode californienne, réseau de fibres optiques et salles de serveurs à l’appui.
Enfant de la région et fils d’un industriel proche de l’Opus Dei, Thierry Ehrmann est le fondateur et l’actuel dirigeant du Groupe Serveur, un holding au capital de 93 millions d’Euros dont le quartier général situé dans l’enceinte de la Demeure accueille chaque jour près de 90 collaborateurs. Et loin de se contenter de sa place de leader mondial de l’information sur le marché de l’art avec Artprice.com ou de son classement parmi les 500 premières fortunes professionnelles de France, ce multimillionnaire des réseaux informatiques a choisi de consacrer une part importante de sa fortune et de son temps à la déconstruction de son domaine. Ceci afin d’accoucher d’une œuvre d’art totale que l’on peut percevoir comme le reflet de la période troublée qui est la nôtre, mais aussi et surtout comme un miroir prémonitoire des temps futurs.
Ainsi le portrait de Mahmoud Ahmadinejad dressé sur un des murs extérieurs bien avant ses diatribes apocalyptiques sur la scène internationale, lorsqu’il était encore maire de Téhéran. Et c’est sans doute là que se situe l’intérêt principal de la Demeure du Chaos, dans cet acharnement transgressif à traquer les signes avant-coureurs d’un futur anxiogène, à renouer des liens souvent dévoyés entre l’art, la politique et l’économie, à replacer l’imaginaire et la création au centre du monde contemporain en les rapprochant des cercles d’affaires. Une démarche certes empreinte de provocation, mais aussi une des aventures artistiques de ce début de XXIe siècle les plus en phase avec l'époque que nous traversons. |