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Enregistrement : 26/10/09
Mise en ligne : 26/10/09

Une interview de Philippe Rigaut, docteur en sociologie et auteur de Le fétichisme, perversion ou culture, d'Au-Delà du virtuel - Exploration sociologique de la cyberculture, d'Une approche socio-Historique de notre modernité et de Continent Dark - Introduction aux subcultures sombres qui paraît ce mois-ci aux éditions Ragage.

Un entretien où il est question de subcultures, de fétichisme, du mouvement gothique, d'anthropologie, mais aussi et peut-être surtout de la crise de la modernité.



Ma première exposition au terme « dark culture » remonte au tournage du film Vampyres à New York, où il est fréquemment utilisé par les initiés pour décrire la nébuleuse qui regroupe les scènes gothique, bdsm et vampyre. Globalement, est-ce que ça rejoint le concept de « continent dark » ?

Oui, totalement : l’objet de « Continent Dark » est bien ce conglomérat esthétique et culturel dont les contours semblent de plus en plus extensibles, auquel se sont même ajoutés des univers comme le thriller extrême, les récits de serial killers mystiques, les fictions axées sur l’ésotérisme, tous genres qui en effet cultivent de plus en plus la dark touch, aussi bien en littérature qu’au cinéma. Et bien sûr il faut y rattacher à présent le domaine des jeux vidéos et du cosplay, celui des érotismes hors-normes et celui des modifications corporelles, car – et c’est vraiment le fil rouge de mon livre -, les cultures sombres suggèrent une certaine forme d’« activisme », de mise à l’épreuve des sensations et du corps lui-même, et en tous cas un engagement du sujet mettant en jeu son identité, c’est-à-dire son système de valeurs.

Même si l'exercice est un peu rhétorique, comment définirais-tu cette culture dark ? Et-ce qu'il s'agit selon toi d'une subculture, d'une contre-culture, d'une culture marginale ? Je pose la question car cet ensemble de sous-ensembles me semble précisément échapper aux définitions usuelles...

Il n’est pas simple en effet de catégoriser la culture Dark avec ce type de repères. C’est à la fois une culture, au départ romanesque, qui est devenue une scène, c’est-à-dire un espace de socialité dans lequel les frontières entre acteurs et spectateurs deviennent de plus en plus floues, ce qui est en conformité avec un l’horizon postmoderne du domaine de la création et de la culture, tel qu’il se dégage dans nos sociétés depuis une vingtaine d’années.

Au risque d’une formule qui pourra sembler paradoxale, je dirai que la culture Dark est à la fois marginale et intégrée. Et finalement je pense qu’à défaut d’un concept définissant synthétiquement son organisation et la place qu’elle occupe par rapport à la culture dominante, le terme « cultures alternatives » est peut-être celui qui cadre le moins mal.

Qu'est-ce qui a motivé cette exploration des marges culturelles sombres, depuis jusqu'à ce nouveau livre, Continent Dark - Introduction aux subcultures sombres ? Pourquoi ces sujets de recherche, plutôt que d'autres ? Comment passe-t-on de l'histoire de l'ethnologie africaniste française, du concept de modernité et des nouvelles technologies de l'information et de la communication, aux nouveaux usages du corps et aux subcultures sombres ?

Après avoir publié Le fétichisme, perversion ou culture ?, j’ai découvert l’oeuvre romanesque de Clive Barker et le livre de la psychanalyste Janine Chasseguet-Smirgel : Ethique et esthétique de la perversion. Je m’apprêtai à travailler sur une enquête sur le monde du BDSM, mais ces lectures – a priori très différentes - m’ont vraiment orienté vers les imaginaires sombres, le surnaturel, l’irrationnel, la mouvance gothique, et par extension la science-fiction, qui aboutit en définitive à un semblable horizon du chimérique.

La psychanalyse offre des outils très pertinents pour le sociologue désireux de réfléchir aux conduites de vie « déviantes », a fortiori lorsque celles-ci engagent aussi nettement l’érotisme et la corporéité. En l’occurrence la notion de perversion est centrale dans mon livre.

Je précise bien que j’utilise le terme perversion dans un sens qui n’a rien à voir avec celui qui lui est attribué dans le langage commun, et où il est synonyme plutôt de perversité, de comportement asocial. Je ne suis pas dans ce type de jugement de valeurs, et par perversion j’entends plutôt une disposition à théâtraliser les antagonismes de la vie et de la mort, du bien et du mal, ce qui est peut-être là encore un des principes essentiels de la postmodernité, telle que définie par Michel Maffesoli.

Il y a en effet un certain éclectisme dans ce que j’ai écrit jusqu’à présent mais je pense qu’il y a aussi une vraie cohérence, à un certain niveau du moins. Je m’intéresse aux marges, au refoulé, aux cultures émergentes, à tout ce qui est comme en latence entre le confidentiel et le médiatisé. Même en travaillant sur l’ethnologie africaniste française des années 1930 cet aspect était présent : j’avais à interroger le regard de l’occidental sur la catégorie du « primitif », du « sauvage », sa fascination pour des rituels magiques possédant quelque chose d’extatique. J’ai découvert alors Michel Leiris, ethnologue, compagnon de route du surréalisme et du Collège de sociologie ; ça a été très formateur pour la suite.

Au risque d’un mauvais jeu de mots je dirais que je suis passé du continent noir (qui, au passage, désigne aussi le féminin chez Freud) au continent Dark. Mais cette traversée, je l’ai effectuée avec un même souci de décrypter les vérités plus profondes enfouies sous la rationalité, ou purement et simplement refoulées par les normes morales ou intellectuelles. Une constante forte de mon travail, du moins depuis Au-delà du virtuel, est la question des usages du corps dans notre modernité, entre mise à l’épreuve doloriste et occultation high tech. Ces mises en tension de notre rapport à la corporéité, que David Le Breton a bien analysée, sont une question m’a toujours semblé fascinante.

La « Dark culture » est en fait un condensé de tout ce qui m’interpelle intellectuellement. Qui plus est, lorsque je travaillais pour ma thèse de doctorat sur le concept de modernité j’ai tout particulièrement fréquenté le XIXème siècle, lequel est quand même une très grosse référence dans les univers Dark et Gothic, auxquels il apporte toute une ambiance d’ambivalence : ce que j’ai appelé dans mon livre « l’indice XIX ».

Il serait difficile de dater la naissance de cette « dark culture », dont les origines remontent au moins aux années 70 et 80. On note cependant une résurgence depuis la fin des années 90, jusqu'à l'explosion de la scène gothique au milieu des années 2000. Comment expliquez-vous ce retour et l'engouement populaire pour des subcultures jusque-là marginales dans l'hexagone ?

La période 70-80 correspond à la genèse d’une scène, qui n’est alors qu’une sub-culture très confidentielle. La possibilité d’émergence de cette scène doit beaucoup à tous ces musiciens et artistes de scène (Joy Division, Siouxie and The Banshees, Cure et tant d’autres) qui ont permis que les thèmes et les ambiances gothiques sortent des limites littéraires et cinématographiques dans lesquelles elles étaient maintenues. Les années 90, qui correspondent aussi au boum d’Internet et des jeux vidéos, sont marquées par une banalisation de ces univers, avec par exemple un artiste hyper-médiatisé comme Marilyn Manson. C’est aussi la période où un certain nombre de liens se tissent entre la culture Gothic et d’autres univers assez underground, en particulier celui des modifications corporelles.

Enfin, les années 2000 voient la radicalisation de ce processus : la culture dark-gothic a cessé de n’être connue que de ses seuls fans, lesquels semblent d’ailleurs être de plus en plus nombreux. Les médias généralistes, bien entendu, se sont emparé du sujet, avec une nette tendance à la diabolisation. Pour autant, ces subcultures continuent à se propager, et à attirer des adeptes en nombre croissant, mais dont le niveau d’engagement est au demeurant très variable. A vrai dire, on ne peut pas vraiment parler de retour concernant l’actuel intérêt pour les subcultures Dark. Celles-ci ont fait leur apparition il y a à présent près de 250 ans, dans le champ littéraire. Puis, avec le décadentisme fin-de-siècle elles ont commencé à engager l’idée d’un mode de vie spécifique, au-delà du seul imaginaire donc. Il y a peut-être eu un léger passage à vide, entre les années 1930 et 1970, mais ensuite ce qui s’est produit relève moins du regain inattendu que d’une amplification assez logique eu égard au développement des supports de communication.

Pour le formuler autrement, ces subcultures sont les héritières d’une tradition ancienne dont la progression est, intrinsèquement, assez régulière. Toute leur richesse tient à leur capacité à réinventer leurs propres codes et à capturer ceux des autres subcultures (érotiques notamment)

Plus précisément, que peut-on dire de la place qu'occupe cette scène « dark » dans la période que nous traversons ? Son importance actuelle est-elle le fruit du hasard et si ce n'est pas le cas, quels furent les facteurs de son explosion ?

On peut en effet se demander pour quelles raisons ces imaginaires sombres ont pu éviter l’exténuation, alors même que notre civilisation devenait de plus en plus scientiste et matérialiste. Aujourd’hui les imaginaires et les esthétiques associés à la scène culturelle Dark sont en pleine ébullition, et en plein syncrétisme ; ils transitent désormais par une pluralité de médias : littérature, cinéma, musique, arts graphiques, jeux vidéos, …. Et le public est au rendez-vous, de plus en plus important, même s’il faut bien distinguer entre les « acharnés » et une autre catégorie de fans, qui se préserve des implications plus « existentielles ».

Je suis convaincu que ce succès des subcultures Dark-Gothic dit quelque chose des ratés de notre mystique du progrès. Mais là encore il n’y a rien de neuf sous le soleil si j’ose dire ; le propre de ces subcultures, depuis deux siècles, c’est de proposer une échappatoire toute d’ambivalence, de subversion des codes du jubilatoire et du terrifiant.

Ce qui peut surprendre c’est la dimension planétarisée de ce phénomène, et le sentiment qu’on peut en avoir d’une sorte d’Internationale Dark. Mais en vérité c’est là un effet d’optique inhérent à l’Internet, et qui vaut pour quantité d’univers culturels aujourd’hui.

Néanmoins, il est clair que le pourcentage d’individus engagés dans, ou a fortiori simplement intéressés par les productions artistiques Dark est en croissance depuis ces quinze dernières années. Certains veulent voir là le signe d’une société en crise, désabusée, qui serait même à deux pas de basculer dans l’irrationalisme.

Votre réponse soulève un point intéressant, fréquemment évoqué dans La Spirale. Peut-on établir des liens de causalité entre les grandes crises de société et le bouillonnement subculturel ? On pourrait évoquer l'émergence du hip hop dans le New York des années 70 ou l'explosion de la seconde vague punk dans l'Angleterre de Margaret Thatcher...

Les crises sont sans doute consubstantielles au fait même de la société, du moins de la société moderne, où jouent des effets de réflexivité qui viennent décupler, et aussi désorienter les dynamiques sociales, culturelles, ...

Certes, il existe différentes catégories de crises : la guerre, la récession économique, l’instabilité politique, ne sont pas des phénomènes permanents, mais à toutes les périodes il existe des groupes en situation de décalage par rapport à la norme (celle de l’éducation, de la qualification professionnelle, du niveau de revenu, de la religion, de l’orientation sexuelle, etc ...), figures de ce qu’on pourrait appeler des crises en minuscules. La « vraie » crise de société intervient lorsque ces groupes ne peuvent plus être ignorés, lorsque leur réalité commence à être vue comme exprimant elle aussi ce qu’est l’actuel, et non plus comme un simple reliquat amené à disparaître.

Il y a crise de société dès lors que le déviant (au sens statistique du terme) est en mesure d’écorner la légitimité de la norme. Alors, en effet, à cette condition, et pour peu que des esprits avant-gardistes soient agissants, des brèches se créent dans la belle surface plane des possibles de l’expression culturelle, dans lesquelles vont se développer (pour un temps plus ou moins long) ce que j’ai appelé tout à l’heure des cultures alternatives.

Les médias de masse ont beaucoup glosé sur les supposés dangers de la culture gothique, en usant des habituelles vieilles ficelles entre extrême-droite et satanisme. Quel est l'avis du sociologue sur la question ?

Il est évident que ces subcultures trainent une réputation particulièrement sulfureuse sur le plan politique : les références aux totalitarismes (fascistes ou staliniens, les deux pouvant se combiner) sont une figure de style récurrente dans ces milieux. Il en va de même pour les références religieuses, axées sur un modèle du paganisme ou du néo-ésotérisme à la sauce Crowley, et qui peuvent parfois s’accompagner de positions assez hostiles à l’encontre du christianisme. Les actes délictueux commis au nom de Satan nourrissent tout un imaginaire de peur que les spécialistes de la question jugent très exagéré.

Tout ceci mérite d’être questionné d’une façon un peu plus sérieuse que ne le font ordinairement les médias. Il faut, d’une part, tenir compte d’un certain impératif de provocation inhérent aux règles du vedettariat contemporain, même si la singularité ici est que cette « provoc’ » ne touche pas seulement au sexe, ce qui serait assez banal. La perversion sexuelle, la mort, le surnaturel, la folie, la mise en question radicale du corps (dans ses versions modern-primitif ou cyber-punk) s’associent au religieux et au politique pour atteindre à l’optimum du hors-normes. Mais rien ne permet d’affirmer que la fréquentation des ces univers esthétiques libère des pulsions suicidaires, sadiques ou fascistes. Pour l’immense majorité des acteurs de ces milieux il s’agit d’un exercice de théâtralisation abordé avec distanciation (le jeu consistant à ne pas reconnaître que cette distanciation existe…). Bien entendu ce jeu des apparences est parfois poussé un peu loin : être fan de Rammstein par exemple peut être plus impliquant que d’être fan d’une vedette de la variété. L’art et la vie peuvent être appelés à se confondre, en vertu de la doctrine romantique, telle que l’a superbement analysée Mario Praz. Beaucoup de gens s’inquiètent d’une jeunesse gothique qu’ils imaginent complètement dépressive, nihiliste, proie potentielle pour les sectes et autres groupuscules inquiétants. Mon constat est beaucoup moins alarmiste.

Cependant, il est clair qu’il y a de vrais militants dans ces univers : Boyd Rice, Douglas Pierce par exemple, sont dans une logique de valorisation d’options idéologiques de type anti-démocratique, dont ils livrent il est vrai des visions très personnelles, et pas directement propagandistes. Alors on peut s’interroger sur ces aspects tout à fait réels de la culture Dark, mais en se demandant de quoi ils sont le symptôme. Les individus qu’attirent ces subcultures sont peut-être hyper-réceptifs aux éléments critiques de notre modernité : le matérialisme de nos sociétés, une démocratie altérée par le jeu médiatique, le conformisme et de la standardisation inhérente à la logique marchande-productiviste. Ils trouvent, sinon des réponses, du moins un support intellectuel à leurs questionnement chez Nietzsche, mais aussi chez les romantiques, le courant Sturm und Drang, ... Le passéisme est cultivé sans complexe, et avec lui, parfois, c’est indéniable, des philosophies politiques clairement anti-modernes.

En vérité, ces positionnements qui n’en sont pas vraiment pour la majorité de ceux qui, précisément, les surjouent, en disent long sur le sentiment d’inanité que suscitent les discours de la classe politique, et pas seulement d’ailleurs auprès des plus jeunes.

Enfin, pour conclure, comment voyez-vous l'évolution de cette culture dark protéiforme ? Contrairement aux visions éphémères qui prédominaient jusque-là, avec un mouvement hippie éteint, une vague punk qui fracasse puis s'épuise, il semblerait que ces mouvances culturelles soient au contraire appelées à durer en s'auto-répliquant, en mutant et en se fragmentant en une myriade de chapelles jusqu'à devenir des éléments constitutifs de nos sociétés...



La culture Dark se développe depuis plus de deux siècles, et a priori je ne vois pas ce qui pourrait laisser prévoir son extinction à court ou même moyen terme. Elle s’est consolidée dans la succession des remaniements stylistiques, dans les feed-backs avec d’autres imaginaires, qui partagent avec elle un même tropisme vers l’inquiétant ou le dérangeant. Son identité est certes très plastique, elle se modifie par emprunts, par contamination, par reformulations plus ou moins subtiles, mais c’est cela qui lui donne sa capacité à perdurer.

On peut vraiment parler d’un enracinement anthropologique de ces esthétiques et de ces imaginaires Dark. C’est ce que j’ai voulu montrer, notamment en insistant sur les formes particulières de religiosité véhiculées par ces univers. Le néo-paganisme, l’intérêt pour les ordres et les rituels ésotéristes, etc, en disent vraiment long sur ce qui se joue ici en terme de régénérescence du multiple, en opposition à la loi de l’Un. Tout ce rapport ambivalent à la Vie, cette juxtaposition du sublime et de l’atroce, cette fascination pour les métamorphoses biologiques, cette mise à l’épreuve psycho-sensorielle, convergent vers un même horizon qu’il faut bien qualifier d’anthropologique, eu égard au fait que ce qui s’y joue dépasse de loin le niveau du divertissement mais engage des attentes profondes de la part des acteurs. Dans sa préface à mon ouvrage, la psychanalyste Simone Korff-Sausse suggère fort à propos que ce qu’engagent ces cultures est peut-être affaire de « nouvelles modalités psychiques, inédites, de mutants face à un monde en mutation ? »

 



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A PROPOS DE CET ARTICLE

Titre : PHILIPPE RIGAUT - CONTINENT DARK

Auteur(s) : Laurent Courau

Genre : Interview

Copyrights : Laurent Courau

Date de mise en ligne : 26/10/09

 
PRESENTATION

Une interview de Philippe Rigaut, docteur en sociologie et auteur de Le fétichisme, perversion ou culture, d'Au-Delà du virtuel - Exploration sociologique de la cyberculture, d'Une approche socio-Historique de notre modernité et de Continent Dark - Introduction aux subcultures sombres qui paraît ce mois-ci aux éditions Ragage.

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