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Enregistrement : 21/07/2010
Mise en ligne : 21/07/2010

Suite de notre thématique futuriste avec une interview très attendue de Max More, philosophe, futurologue et chef de file du mouvement transhumaniste. À mille lieux du climat anxiogène ambiant, le Dr More nous livre sa vision d'un futur à la fois complexe et radieux, au rythme des défis qui ponctueront les prochaines évolutions de l'espèce humaine. Sans conteste, l'une des interviews les plus polémiques de l'histoire de l'eZine des Mutants Digitaux et l'occasion de prises de position qui ne manqueront pas de provoquer quelques grincements de dents parmi les rangs des partisans du millénarisme, de la décroissance et du principe de précaution. Ce qui n'enlève rien à la pertinence des sujets abordés au fil de cet entretien et à l'intérêt de cette remise en question de nos modèles sociétaux grabataires.

Rappelons aux nouveaux arrivants la disponibilité sur nos pages d'une interview de Natasha Vita-More, artiste extropienne, body-buildeuse technophile, cryoniste convaincue et épouse du Dr More.


Propos recueillis par Laurent Courau, traduction française par Morticia Addams et Laurent Courau.



Lors de nos premiers échanges de courrier au sujet de cette interview, vous aviez souligné que le moment vous semblait particuli!èrement opportun pour commenter l’évolution des idées et des théories transhumanistes. Qu'est-ce qui avait motivé cette réflexion ? En quoi le moment est-il si opportun ?

En 1994 était paru un article intitulé « Meet the Extropians », dans le magazine Wired. Un des lecteurs, selon toute évidence hostile au transhumanisme, avait déclaré que les extropiens et les transhumanistes ne constituaient qu'un engouement passager, appelé à disparaître. Dans la même lignée, la critique littéraire Katherine Hayles pensait avoir réglé la question du transhumanisme dans son livre How We Became Posthuman: Virtual Bodies in Cybernetics, Literature, and Informatics (University Of Chicago Press, 1999). Ce qui ne l’a pas empêché de déclarer près de dix ans plus tard, dans un article publié en 2008, que « les adeptes du transhumanisme s’étaient finalement multipliés de façon exponentielle (…) et que l'influence de ce courant de pensée ne faisait que croître, plutôt que de diminuer ».

Une grande partie des idées promues par les transhumanistes au cours des années 80 et 90, que ce soit à travers le magazine Extropy, les conférences Extro, ou encore l’Institut Foresight et les rassemblements de la Fondation Alcor, sont maintenant débattues dans une myriade de publications, d’émissions de télévision et de forums sur Internet. On entend de plus en plus parler, de biologie synthétique, du succès de la Singularity University et de progrès technologiques constants qui répondent à nos attentes.

On assiste à une nouvelle prise de conscience, les discussions s’enflamment autour du transhumanisme, avec les développements prometteurs de technologies qui répercutent nos idées, notamment les avancées récentes dans les domaines de la biologie synthétique, de l’intelligence artificielle, des neurosciences, avec les interfaces neuro-informatiques et l’utilisation de réseaux sociaux dotés d’une intelligence de plus en plus sophistiquée. En même temps, nous avons vu émerger de plus en plus de critiques de la pensée transhumaniste et de ses objectifs. La croissance rapide internationale du mouvement transhumaniste fait que beaucoup de personnes (même celles qui y participent en mettant sur pied des conférences ou magazines) ne maîtrisent pas toujours le sens de l’histoire du transhumanisme, ni pleinement le contexte général de sa pensée.

Vous êtes né sur le vieux continent, à Bristol, et vous avez étudié à Oxford. Quels furent vos premiers contacts avec le courant « transhumain », selon l’appellation en vogue à l'époque ? Étiez-vous influencé par certaines lectures ou certains auteurs, notamment par des romans de science-fiction ou certains comics ? Je me souviens par exemple du professeur Kevin Warwick qui me citait L’Homme Terminal de Michael Crichton et le film Terminator en réponse à une question similaire...

Ayant grandi dans le sud-ouest de l’Angleterre, les idées transhumanistes ne faisaient certainement pas partie de mon environnement immédiat. Mes parents et mes demi-frères ne s’intéressaient pas à ce genre de choses, pas plus qu’au progrès technologique en général. L’école que j’ai fréquenté entre les âges de 10 et de 16 ans ne m’a pas non plus véritablement encouragé dans cette direction. Cette école, créée en 1586, était particulièrement traditionnelle, obligeant encore ses pensionnaires de l’époque à porter de vieux uniformes bleus.

Mes première sources d’influence, liées au transhumanisme, me sont venues de mes lectures et d’émissions de télévision. Ca a commencé dès à l'âge de 5 ans, lorsque j’ai assisté à l’alunissage d’Apollo 11. J’ai aussitôt été fasciné par l’espace et les voyages interstellaires, ce qui m’a incité à lire de la science-fiction. Sorti de séries télévisuelles connues du grand public, comme Doctor Who, j’étais un inconditionnel de The Tomorrow People (des enfants « homo superior » aux pouvoirs spéciaux et une intelligence artificielle baptisée « Tim ») et de Timeslip, une émission qui traitait de la suspension cryonique, de l’augmentation de l’intelligence et d’autres thèmes transhumanistes. Après ça, je me suis mis à lire beaucoup de science-fiction, en particulier Robert Heinlein, Philip K. Dick, Robert Silverberg, mais aussi Isaac Asimov, Arthur C. Clarke et d’autres. Ce qui m’intéressait, c’était une science-fiction visionnaire, spéculative sur un plan philosophique et psychologique. Les comics faisaient aussi un de mes principaux centres d'intérêt entre les âges de 10 et de 17 ans. Ce sont eux qui m'ont présenté mes premiers modèles de mutants et de post-humains imaginaires, ainsi que des personnages améliorés par la technologie, comme Tony Stark alias Iron Man. Ils m'ont fait prendre conscience de nos capacités physiques et, à un certain degré, intellectuelles (même s’il reste difficile pour des écrivains dotés d’une intelligence normale de décrire des personnes dotées d’une super-intelligence).

Manifestement, j’étais fasciné dès mon plus jeune âge par l’idée d’élargir les capacités humaines, aussi bien sur un plan physique qu'intellectuel, émotionnel et éthique. À partir de l’âge de 10 ou de 11 ans, cette fascination s'est manifestée par un intérêt particulier pour les phénomènes occultes et psychiques qui allait durer quelques années. En plus de lire et m'instruire sur le sujet, je me suis essayé à divers groupes et pratiques, en commençant par la méditation transcendantale vers l'âge de 11 ans, peut-être 12 ans, après que mon professeur de latin en ait fait mention lors d'un cours à l’école. J'ai tenté les rosicruciens et leur mélange étrange de dualisme cartésien et d'influence égyptienne antique, puis avec l’International Order of Kabbalists. Vers la mi-adolescence, j'avais développé une pensée plus critique et des bases scientifiques plus solides. Ce qui m’a amené à rejeter ces formes de pensées religieuses et occultes. J'ai passé moins de temps à lire de la fiction et je me suis davantage intéressé à la psychologie, à l’économie et à la philosophie, au travers de livres comme Vues de l'esprit (Bantam Books, 1981) d’Hofstadter et Dennett.

Voilà ce que furent mes premières sources d'influence. Ce n'était en aucun cas lié à des personnes que j'aurais pu rencontrer. À cette époque, dans les années 70 et au début des années 80, il n’y avait pas encore de mouvement transhumaniste à proprement parler et je n’ai pas croisé d’autres transhumanistes, ni de proto-transhumanistes, avant 1982. Mes premiers contacts avec ce genre de personnes, que ce soit en chair et en os ou via des lettres d'information, ont été motivés par nos intérêts communs pour la prolongation de la vie, la colonisation de l’espace et l’augmentation de l’intelligence. C'est aussi à cette époque que j'ai lu Life Extension: A Practical Scientific Approach (Warner Books, 1982), un livre, certes imparfait mais néanmoins impressionnant, de Pearson et Shaw. Ce qui m'a permis de rencontrer d'autres personnes intéressées par ces idées, lors de discussions à l'Imperial College de Londres.

De là, mon premier voyage en Californie en 1986, durant lequel j'ai passé six semaines à récupérer de l'information de première main sur la cryonie. C'est ainsi que j'ai co-fondé à mon retour en Angleterre l’organisation connue sous le nom d’Alcor-UK – la première véritable organisation européenne de cryonie. Nous avons mis sur pied une lettre d'information, Biostasis, qui a très vite intéressé les médias - télévision, radio et presse - et nous a permis de promouvoir pour la première fois ces idées auprès d'un large public au Royaume-Uni. Les autres publications intéressantes à l'époque de mon déménagement vers les Etats-Unis (en 1987), étaient Omni et son compagnon Future Life, Claustrophobia (une newsletter qui couvrait la prolongation de la vie, la colonisation de l’espace et l’augmentation de l’intelligence), ainsi que Reality Hackers et son successeur Mondo 2000.

J'ai rassemblé ces influences et ces expériences lors de ma seconde année aux Etats-Unis lorsque nous avons fondé le magazine Extropy avec mon ami Tom, puis l'Extropy Institute avec quelques autres personnes. Ce qui nous a amené aux bases du véritable transhumanisme moderne, des idées qui sont codifiées et présentées de manière explicite dans The Extropian Principles et certains de mes articles, notamment Transhuman : A Futurist Philosophy.

Actuellement, la tendance générale en Europe est assez nettement à la dystopie, comme si les médias du vieux continent, ne trouvant plus de sujets de réjouissance, s'enfonçaient dans un pessimisme particulièrement sombre. Comment analysez-vous ce manque de dynamisme et le caractère parfois régressif des sociétés européennes ?

Une réponse simple ne suffirait pas à expliquer le pessimisme européen. J’ai suggéré quelques facteurs plausibles lors de la conférence Big Fatigue, qui s'est tenue à Munich en 1997 : http://www.heise.de/tp/r4/artikel/6/6143/1.html. Cette attitude pessimiste, dystopique, exerce également une influence aux États-Unis, aujourd’hui plus que jamais, à l'exception peut-être des années 70. Le public semble souffrir d'une dépendance pour les annonces de catastrophes, de désastres et de crises. On peut juger du caractère attractif de ces scénarii de catastrophes extrêmes à travers les exemples de l'apocalypse de l’an 2000, de la maladie de la vache folle, du SRAS, des vaccinations qui provoqueraient l’autisme, de la grippe aviaire, des tumeurs dûes aux téléphones portables, du lien entre le cancer et le DDT, de la croissance démographique et de la famine, ainsi que de toutes les autres peurs, pour la plupart fabriquées.

Il est néanmoins avéré que le pessimisme et la pensée dystopienne sont plus fortes en Europe qu’aux États-Unis. On peut prendre pour exemple l’opposition aux aliments génétiquement modifiés qui s'est révélée bien plus forte en Europe qu’aux Etats-Unis. Depuis le Moyen-Âge, puis à différentes époques et dans différents endroits du monde, la religion chrétienne a constitué un frein au progrès social et technologique. Elle tend à séparer le monde sacré et spirituel du monde réel, considéré comme « déchu », « corrompu » et « avili », en dénigrant le progrès matériel, antithétique au salut spirituel. Pourtant, malgré la puissance équivalente du christianisme aux États-Unis, il semblerait que ce soit l’Europe qui ait gobé que le succès matériel équivaudrait à un appauvrissement spirituel. Ce qui démontre de mon point de vue la difficulté d’expliquer le pessimisme culturel de façon convaincante. Peut-être que les États-Unis ont attiré les éléments les plus favorables au progrès matériel dans le christianisme, notamment ce qu'incarne l’« éthique protestante du travail ».

Je soupçonne que l'une des grandes causes de ce sentiment de fatigue en Europe soit l’héritage de l’étatisme. Par là, j'entends la croyance en un grand gouvernement centralisé qui apporterait des solutions à tous les problèmes et à tous les défis sociaux. Les grands gouvernements ont quasiment toujours échoué à résoudre de manière adéquate les problèmes auxquels ils se sont attaqués et, historiquement parlant, le gouvernement a toujours joué un rôle plus important en Europe qu’aux États-Unis, (même si ça a tendance à changer). La plupart des Européens (et beaucoup d’Américains) préféreraient la sécurité et un revenu garanti, plutôt que le chaos salubre d'un marché libre, qui détruit les industries et en construit de nouvelles en poussant les gens à se former de manière continue, à apprendre et à faire preuve de dynamisme.

Un autre facteur est l’absence de frontières. Les personnes dotées d’une grande énergie et de créativité, celles qui ne se satisfont pas du status quo, ont tendance à bouger. Et elles se déplacent en général vers l’ouest. Bien que l’immigration présente certains défis et occasionne certaines tensions, je ne doute pas que les États-Unis en aient massivement bénéficié, à la fois sur le plan économique et culturel. Cette baisse de dynamisme et d’enthousiasme en Europe provient en partie d’une relative absence d’une immigration énergique et optimiste.

Outre votre parcours universitaire, qu'est-ce qui a motivé votre décision de vous installer aux États-Unis ?

Le pessimisme, que nous venons d'évoquer au sujet de l'Angleterre et de l'Europe, répond en grande partie à cette question. Un part importante de mes années de formation s’est déroulée durant les années 1970 – une décennie particulièrement morose. J'ai passé mes dernières années en Angleterre, entre 1984 à 1987, à Oxford, où la mentalité dominante était de protester, de se plaindre et de s'opposer, plutôt que de se montrer constructif, entreprenant et optimiste. J’avais envie et besoin d’attitudes plus positives, plus constructives, que j’espérais trouver aux États-Unis, particulièrement en Californie. Et dans une large mesure, c’est bien ce qu'il s’est produit. Les choses étaient bien évidemment loin d’être parfaites en Californie, mais l’endroit exerçait une attraction quasi mythique, nourrie par Hollywood. On y trouve aussi la Silicon Valley, foyer des innovations technologiques.

Je savais que ce déménagement me donnerait la possibilité de croiser de nombreuses autres personnes intéressées par la création d’un futur meilleur. Et en effet, j’ai rencontré des gens tels que le Dr Roy Walford, le futuriste FM-2030, puis chez Timothy Leary, Natasha Vita-More, la femme que j’allais épouser.

L'écrivain de science-fiction Norman Spinrad a écrit un texte intitulé La crise de transformation au travers duquel il développe l'idée que nous traversons une période cruciale pour notre espèce, notamment d'un point de vue énergétique, avec deux issues possibles : notre extinction ou le développement d'une nouvelle civilisation humaine qui explorera l'univers et se perpétuera durant des millions d'années. Partagez-vous cette vision d'une époque cruciale pour l'avenir de notre espèce ?

Voilà un scénario plutôt dramatique. Ca ressemble à l'idée de la Singularité, qui dit que nous approchons du moment où notre monde sera soudainement, et de manière incompréhensible, transformé par des machines super-intelligentes. Notre tendance à interpréter les événements en conformité avec nos propres préjugés nous pousse vers cette idée d'un tournant crucial, d'un moment unique de l’histoire de l’espèce humaine et de la planète. Mais la pensée millénariste n'a rien de nouveau, elle existe depuis un millénaire. Elle a pris des formes religieuses durant des siècles, avant de se retrouver plus récemment à la fois en fiction et en non-fiction, comme dans Things to Come, un film de science-fiction des années 30 : « Tout l'univers ou rien ? Que choisir Passworthy ? » Buckminster Fuller se posait aussi la question dans le titre de son livre L'utopie ou l'oubli ?, sorti en 1969.

D’un autre côté, ce thème du « Paradis ou de l'Apocalypse » se révèle plus plausible aujourd’hui qu'il ne l'a jamais été. Avec le progrès technologique, nous n'avons jamais eu autant de moyens de nous détruire nous-même, mais aussi de nous améliorer et d'avancer. Mais je pense que ce sera encore plus vrai dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, et ainsi de suite. Nous avons besoin de développer sans plus tarder de nouvelles sources d’énergie, bien que je ne vois pas de raison de paniquer, d'autant que la situation n’est pas sans précédent. À l'époque de la révolution industrielle, les Britanniques se sont trouvés à cours de bois, puisqu'ils le brûlaient rapidement pour en tirer de l’énergie. Mais ils ont réussi à opérer une transition et nous ferons de même.

Nous devons prendre les choses en main et bien planifier la transition, mais je ne vois pas de raison pour laquelle nous n’y arriverions pas. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que la majorité des gens qui s'élèvent pour dire que nous allons vers une catastrophe sont aussi ceux qui s’opposent le plus vigoureusement aux progrès technologiques dont nous avons besoin pour avancer. Ce sont ces mêmes personnes qui s’opposent à l'énergie nucléaire, aux cultures génétiquement modifiées et aux technologies de prolongation de la vie, par exemple.

Je reconnais que nos systèmes techno-sociaux, et les décisions qu'ils impliquent, n'ont jamais été aussi complexes. Une complexité telle qu'elle menace notre propre capacité décisionnelle. De nouveau, de telles catastrophes ne sont pas obligatoires, mais la menace restera réelle tant que nous n'utiliserons pas les meilleures modes de pensée créatifs et critiques. Ce besoin urgent et profond est précisément la raison pour laquelle j’ai concentré mon énergie sur un instrument pour le futur : ce que j’appelle le principe proactif.

J'aimerais justement que vous nous présentiez le « principe proactif » et ses dix grandes règles. D'après mes lectures, vous l'avez formulé en opposition au fameux « principe de précaution » qui ne semble guère à votre goût...

Le pessimisme culturel omniprésent, évoqué lors de vos précédentes questions, s’est incarné sous la forme d’un principe. Ce « principe de précaution » s’est frayé un chemin jusque dans la constitution européenne. Le principe de précaution est largement répandu parmi les régulateurs, les négociateurs et les activistes, particulièrement en Europe, mais aussi aux États-Unis, que ce soit de manière implicite ou explicite, afin de contrôler les nouvelles technologies et de limiter les activités productives. La manière la plus simple de résumer ce principe serait : « Ne faîtes rien pour la première fois, et si quelqu’un d’autre est déjà en train de le faire, arrêtez-le immédiatement. » Ce principe prend plusieurs formes spécifiques, mais l'essentiel reste que des mesures de précaution doivent être prises dès qu’il existe la possibilité d'un risque pour la santé humaine ou l’environnement, y compris en l’absence de certitude scientifique.

Typiquement, ces mesures de précaution signifient des interdictions ou des restrictions sévères. En tant que tel, le principe de précaution est une balle de fusil tirée dans le coeur de notre capacité à innover et à progresser technologiquement. Si vous pensez à ce que le principe de précaution implique, au sens littéral, ça signifie la fin du progrès technologique (et du progrès social qu’il peut soutenir). Si nous avions agi avec une telle prudence et un tel zèle au long de notre histoire, la plupart des technologies que nous utilisons aujourd'hui auraient été interdites. Ce principe interdirait clairement le feu, l’aviation, l’aspirine, la chlorine, la pilule contraceptive, le DTT, tous les médicaments comportant des effets secondaires, l’électrification, la production d’énergie, les couteaux et la péniciline.

Ces technologies nous ont apporté d’énormes avantages, malgré quelques effets secondaires indésirables. Ce qui m’amène au paradoxe du principe de précaution : il nous met en danger, en allant lui-même trop loin pour nous protéger.

Il en fait trop, en attachant une importance obsessionnelle à une valeur unique – la sécurité. En se concentrant sur la sécurité de manière excessive, le principe de précaution détourne les décideurs et le public d'autres types de dangers. Parmi ceux-ci, on trouve bien évidemment les risques naturels – ceux qui ne résultent pas d’une activité humaine, mais de notre environnement naturel. Le principe de précaution est asymétrique, puisqu'il favorise la nature et le status quo, plutôt que l’humanité et le progrès, en ignorant les bienfaits potentiels des technologies et de l’innovation.

Vous pouvez facilement trouver d'autres failles dans le principe de précaution. Il est d'ailleurs stupéfiant et profondément dérangeant que son usage soit aussi répandu. Il manque d’objectivité et s'attache systématiquement aux pires scénarii. Il est vague et obscur, ce qui le rend vulnérable à de mauvais usages et son application ouverte à la corruption. Il n'autorise pas une réflexion complète sur un sujet donné. Le principe de précaution suppose que les effets des régulations et des restrictions sont systématiquement positifs ou neutres, jamais négatifs. Il incarne une charge de la preuve inappropriée (en opérant un glissement illégitime pour la faire peser sur le promoteur de l’activité à condamner). Il ne tient pas compte des compromis. Et il reste ultra-conservateur et protège les technologies et les méthodes déjà existantes en repoussant l'innovation.

Le potentiel de dommage du principe de précaution, ainsi que son usage répandu et souvent irraisonné, m'ont amené à développer un principe alternatif, plus sage et plus équilibré. Ce que j’appelle le principe proactif (ou ProP pour faire court). Le principe proactif est né de nos discussion lors du Vital Progress Summit qui s'est tenu à l’Extropy Institute en 2004. Le monde réel étant complexe, le ProP se doit d’être plus complexe que le principe de précaution. Originellement, il se composait de dix principes constituants. Je l'ai depuis réduit à cinq principes.

Le Principe Proactif reconnaît la liberté d’innover technologiquement et de s'engager dans de nouvelles formes d’activité productive, comme précieuse pour l’humanité et essentielle pour notre avenir. La charge de la preuve incombe donc à ceux qui proposent des mesures restrictives pour les nouvelles technologies. En même temps, la technologie peut se gérer avec plus ou moins de sagesse. Résumé de façon succinte, le ProP énonce ceci :

Le progrès ne devrait pas s’incliner devant la peur, mais procéder avec les yeux grands ouverts.

Ou :

Protéger la liberté d’innover et de progresser, et penser aux effets collatéraux, en planifiant intelligemment.

Développé rapidement, il peut se formuler ainsi :

Encourager l’innovation qui est audacieuse et proactive ; gérer l’innovation pour le plus grand intérêt humain ; penser l’innovation de manière compréhensive, objective et équilibrée.

J’ai décomposé ce principe global en cinq principes constituants (ou « Pro-Actions ») qui facilitent son application. Je vais les décrire ici plus brièvement que dans mon livre consacré au sujet.

Le premier principe constituant est : « Soyez objectif et exhaustif ».

Les grandes décisions, complexes par essence, méritent qu’on les appréhende via un processus objectif, structuré, exhaustif et explicite. Ce qui sous-entend d'évaluer les risques, d'être prévoyant et d'envisager des alternatives selon l'état de la science disponible, pas d'après des perceptions émotives, au moyen de méthodes disponibles, validées et efficaces. Ce qui signifie aussi que nous devons considérer toutes les actions alternatives raisonnables, y compris la non-action. Nous devons estimer les opportunités manquées suite à l’abandon d’une technologie, et prendre en compte les coûts et risques encourus en lui substituant d’autres options crédibles.

Le second principe constituant est : « Hierarchisez les risques naturels et humains ».

Il est impossible d’éviter toute forme de risque. Ceux-ci doivent être évalués et comparés. Le fait qu’une menace soit « naturelle » ne devrait pas lui octroyer un statut particulier. Ainsi, les risques technologiques devraient être traités de la même manière que les risques naturels. Il faut éviter de sous-estimer les risques naturels, en surestimant les risques humains-technologiques. L’inaction peut faire autant de mal que l’action. Les actions mises en place pour réduire les risques ont toujours un coût et se font au détriment de la gestion d’autres risques. Dès lors, il faut donner la priorité à la réduction des menaces immédiates, plutôt que des menaces lointaines ; s’attaquer aux menaces connues, dont il est prouvé qu'elle représente un danger pour la santé humaine et la qualité de l’environnement plutôt qu’à des risques hypothétiques ; évaluer les menaces en fonction de leur degré de certitude ; traiter les impacts irréversibles ou persistants plutôt que ce qui relève de l'éphémère ; privilégier les solutions réalisables à partir de ressources disponibles ; et mesurer le meilleur retour en fonction des ressources investies.

Le troisième principe constituant est : « Tirez parti des contributions les plus diverses ».

Prenez en compte les intérêts de toutes les parties concernées, en gardant le processus ouvert aux contributions de ces parties ou de leurs représentants légitimes. Reconnaissez et respectez la diversité des valeurs parmi ces personnes, ainsi que le poids qu'elles accordent à ces valeurs. Lorsque c'est possible, donnez la possibilité aux gens d’échanger de manière raisonnable, informée, en accord avec leurs propres valeurs.

Le quatrième principe constituant est : « Réponse proportionnée et réparation ».

Envisagez des mesures restrictives uniquement dans le cas où l’impact potentiel négatif d’une activité comporte une probabilité et une gravité significatives. Dans de tels cas, si l’activité génère des bénéfices, minorez les impacts en fonction de la possibilité de s’adapter aux effets adverses. Si la mise en place de mesures pour limiter les technologies paraissent justifiées, assurez-vous que cette limitation soit proportionnelle aux effets potentiels et qu’elle soit appliquée de manière aussi limitée que possible, en restant néanmoins efficace. Les responsables des dommages devront apporter une réparation rapide.

Le cinquième principe constituant est : « Reconsidérez et révisez ».

Nous ne pouvons apprendre de nos décisions que si nous y revenons à posteriori, en les confrontant aux résultats obtenus. Pour s’assurer que les décisions soient reconsidérées et revues comme elles se doivent de l'être, les décideurs devraient créer une alarme qui leur rappelle de le faire. Celle-ci doit être programmée suffisamment loin dans le futur pour que les conditions aient changé de manière significative, tout en restant suffisamment proche afin qu'une action corrective, efficace et abordable puisse être entreprise. Dans certains cas, ce genre d’évaluation peut être menée de façon continue, permettant ainsi d'améliorer le gain d'un « apprentissage sur le tas ».

À l'occasion d'une interview accordée à RU Sirius (fondateur de Mondo 2000) pour le site NeoFiles, vous avez déclaré que « nous devons nous immerger dans le chaos, l'incertitude et les défis autant que possible ». Une opinion que je partage, mais qui me semble difficile à expliquer à des classes moyennes déjà inquiètes pour l'avenir de leurs enfants, qu'elles soient européennes ou nord-américaines. Est-ce à dire que les transhumanistes font partie d'une avant-garde, forcément minoritaire, qui explore les futurs possibles en marge des masses ? Et si c'est le cas, que répondre aux critiques taxant cette posture d'élitiste, voire d'eugéniste comme j'ai déjà pu l'entendre ?

Tout le monde devrait être capable de comprendre la nécessité pour leurs enfants – si ce n’est pour eux-mêmes – de maintenir une flexibilité, de vivre dans une sorte de défi permanent et que le dépassement de soi devienne une seconde nature. Comme notre espérance de vie continue de s’allonger et que la durée des emplois se réduit, la faculté d’adaptation et la flexibilité deviennent plus importantes que jamais.

Dans cette interview, je ne parlais pas seulement de la volonté d'explorer le futur à travers ses possibilités les plus radicales. Les gens peuvent être radicalement transhumanistes dans leurs attentes vis-à-vis du futur, sans avoir l’habitude (ou la vertu) de se remettre en question fréquemment – et vice versa. Aussi, je ne parlerais pas des transhumanistes comme d'une élite. Même si la distinction n’est pas très pointue, vous pouvez considérer le genre de dynamique transhumaniste dont je parle comme ayant des aspects intellectuels, mais aussi personnel ou pratique.

Donc, si vous voulez parler d’une élite ou d’une avant-garde, vous devez réaliser qu’il existe au moins deux élites, certaines personnes faisant partie des deux, d’autres personnes ayant parfois un pied dans les deux, puis seulement dans l’une, pour occuper de nouveau dans les deux un peu plus tard. Les gens peuvent maintenir un dynamisme intellectuel, même s’ils s’installent dans une routine qui ne les exposent guère au changement et aux remises en question (à tous les autres égards). C’est pourquoi je ne pense pas qu'il soit utile, ou pertinent, de parler d’une « élite définie ».

Certainement, le fait que les gens s’identifient (ou soient identifiés) comme transhumanistes ne les rend pas automatiquement meilleurs, ni plus avancés, ni plus intelligents que le reste de la population. Les transhumanistes constituent une tribu des plus variées. Il est probablement vrai que nous soyons généralement de fervents rationalistes, en plus d'envisager le futur de manière plus créative et plus critique que la plupart des non-transhumanistes. Mais il serait certainement faux d'affirmer que tous les transhumanistes sont plus rationnels que les non-transhumanistes, ou que nous vivons et nous comportons plus sagement que les autres. Comme le reste de notre espèce, les transhumanistes peuvent échouer à vivre selon leurs idéaux, même s'ils sont convaincus de leur pertinence.

Comment expliquez-vous la violence de certaines réactions face à cette perspective d'une post-humanité ? Qu'est-ce qui empêcherait la transition d'un humanisme, finalement en perte de vitesse dans le monde contemporain, vers une forme de post-humanisme qui soutiendrait notre évolution d'un point de vue philosophique, tout en respectant des notions essentielles de liberté, de tolérance, d’indépendance, d’ouverture et de curiosité ?

Plusieurs facteurs d'importance nourrissent cette forme de résistance à l’idée d'améliorer la condition humaine. Les transhumanistes ont parfois du mal à comprendre et à apprécier ces facteurs. Pour nous, il est évident que la condition humaine a évolué selon des causes naturelles peu concernées par notre bien-être. Il semble évident que le vieillissement et la mort, involontaire et permanente, ne sont pas souhaitables. Il est également évident que la capacité des humains à raisonner, à ressentir et à adopter un comportement vertueux est encore loin d’atteindre son plein potentiel. Si nous devons progresser en améliorant la condition humaine – en dépassant l’humain, tout en conservant ce qui nous semble précieux dans cette condition – nous devons d’abord pleinement évaluer les sources de résistance.

Parmi les principales sources de résistance au projet transhumaniste, il y a la crainte d'une perte d’identité de notre espèce. Au cours des siècles, nombre d'idéaux se sont édifiés sur la notion même d’humanité, y compris lorsque l’humanité était décrite de manière négative (par exemple dans les concepts chrétiens de la chute et du péché originel). Nous sommes tenus d’être uniques et spéciaux. Tant que les gens n’auront pas une image claire de ce qui pourrait advenir de l’humanité après la perte de son identité, ils auront peur. Et ils envisageront au contraire tous les moyens de devenir des sous-hommes.

On ne peut pas dire que la vision habituelle d'une humanité augmentée par la technologie, celle d'un cyborg, soit d'une grande aide. Tels qu'ils sont généralement représentés, notamment sur les écrans de cinéma, les cyborgs possèdent une force surhumaine et parfois des sens plus développés, mais ce sont essentiellement des sous-hommes dotés de valeurs, de désirs limités et contrôlés. Ce qui se situe à l’opposé du désir transhumain pour des émotions affinées, pour une gamme plus large d’émotions, des motivations plus nobles, améliorées et façonnées par le rationalisme.

Et puis il y a tout un éventail d'erreurs philosophiques qui trompent les gens et les amènent à rejeter la vision transhumaniste. Parmi celles-ci, j'inclurais le dualisme (l’idée que l’esprit ou l’âme est une substance séparée et indépendante du corps), l’essentialisme de la nature humaine et une vision de l’identité, au sens individuel, qui ne permet pas de comprendre comment un individu peut survivre aux transformations dont parlent les transhumanistes.

Un autre facteur important est la peur de choix nouveaux et excessifs. Nous traversons une période où le nombre d’options qui s’offrent à nous continue de s’étendre dans de nombreux domaines, bien notre capacité décisionnelle ne suive pas forcément. Ce qui nous laisse dans un état d’anxiété. Nos capacités sociales et individuelles ont besoin d'un temps de latence avant de pouvoir se situer parmi tant d’alternatives. Mais elles finiront par rattraper le train. Par exemple, les recommandations et les outils de de conseil des réseaux sociaux nous permettent maintenant de faire des choix de consommation sur une gamme bien plus vaste que ce qui était disponible une décennie en arrière.

Le projet transhumaniste, celui créer de nouvelles options pour la biologie humaine, ainsi que le développement cognitif et émotif, nous ouvre un tout nouveau panorama de choix existentiels profonds. Ce qui peut conduire certaines personnes à réagir par la négative : « Oh non, pas encore plus de choix ! ». Vous retrouvez l'énoncé philosophique de ce genre de préoccupations chez des auteurs comme Michael Sandel, qui qualifie cette abondance de nouveaux choix comme d’« hyperagence », ou encore chez Leon Kass qui parle d’une « explosion de responsabilité ».

Je suis préoccupé de constater que certains transhumanistes contribuent à une autre source de résistance en accordant trop d’importance à l’idée de risques catastrophiques ou d’extinction (risques « existentiels »). En attirant ainsi l’attention sur les chances infimes que des technologies émergentes puissent nous détruire, ils pourraient bien nourrir notre culture apocalyptique. Une culture qu’excite les histoires de fin du monde, qu'il s'agisse de films à la Terminator ou de visions extrêmes du réchauffement global. Les risques d’extinction de notre espèce doivent être pris en considération et bien sûr prévus. Ce qui fait partie de la pensée pro-active. Mais trop de discours public sur des risques et des catastrophes imaginaires favorise certainement une résistance aux progrès technologiques, qui pourraient au contraire nous sauver.

L'opposition aux idées et aux objectifs transhumanistes trouve sa source dans les mêmes facteurs que la popularité du principe de précaution. Je pense que l'on retrouve le même courant de haine pour notre espèce dans différentes cultures et parties du monde. Nous l’avons longtemps vu à l’oeuvre dans certaines sous-tendances religieuses et il semble maintenant s'incarner dans l’idéologie verte.

Au-delà des statistiques qui illustrent l'importante disparité entre la micro-minorité d'ultra-riches et la macro-majorité de classes moyennes et de pauvres sur la planète, est-ce que nous ne nous dirigerions pas vers une division de l'humanité en deux branches distinctes, motivée par un accès limité à certaines catégories de soins ? Je pense bien sûr aux nano-technologies ou aux thérapies géniques qui seraient capables à terme d'assurer un bien-être sans égal et une extrême longévité à leurs bénéficiaires, mais ne seraient pas forcément accessibles au plus grand nombre en raison de leur coût élevé. Et quelle serait la probabilité d'une cohabitation pacifique entre ces différentes formes d'humanité et de post-humanité ?

Je resterai prudent quant aux projections de tendances à court-terme dans le futur lointain. Il est vrai que l'accès à certaines technologies médicales est devenu plus onéreux durant ces dernières années. Une situation qui pourrait se maintenir ou évoluer durant les deux ou trois prochaines décennies. Ce qui dépend moins des technologies elles-mêmes que des réglementations, des lois et des modèles économiques. Prenons pour exemple les réglementations excessivement sévères (une conséquence des restrictions de précaution) qui augmentent le coût de développement de nouveaux médicaments et de nouveaux équipements médicaux. Nous pourrions réduire ces coûts de manière drastique en allégeant ces restrictions (tout en maintenant une responsabilité en cas de tests insuffisants sur des traitements potentiellement dangereux), tout en diminuant la durée des brevets. Nous ignorons encore de quel genre de traitement nous aurons besoin lorsque que saurons comment prolonger la durée de vie humaine. Cela pourrait s’avérer complexe et cher, ou à l'inverse simple et bon marché.

J'aimerais souligner que les efforts, redoublés et coercitifs, pour réduire l’écart entre les plus aisés et les plus pauvres n'accouchent d'une croissance réduite en dégradant la situation de manière générale. La meilleure façon de réduire l’écart (dans la mesure où il peut être réduit) serait de supprimer les obstacles à la croissance, à l’éducation, aux opportunités et au marché.

J'aimerais aussi insister sur l'importance de réduire l’écart entre le pauvre du présent et le riche du futur. Les disparités entre les gens aujourd'hui sont ridicules, comparé à la différence entre ce que nous sommes actuellement et ce que nous pourrions et devrions être d'ici un siècle ou deux. Pensez seulement à ce que nous possédons aujourd’hui, à ce qui n’était pas même accessible aux plus riches un ou deux siècles auparavant. Si nous laissons la technologie progresser rapidement, l’écart entre ce que les plus riches d’entre nous possèdent aujourd’hui et ce que la personne la plus pauvre, ou simplement la classe moyenne, possédera dans un siècle pourrait se révéler encore plus grand, peut-être infiniment plus grand, si le progrès s’accélère.

Il y a un autre point, qui même s’il est élémentaire, ne paraît pas suffisamment apprécié. Les technologies avancées, notamment médicales, ont peut être un coût élevé au départ – comme c'est le cas de toutes les technologies émergentes. La partie la plus aisée de la population globale, capable d'assumer ce coût, permet essentiellement au marché de se développer. Ces technologies et ces produits finissent ensuite par devenir plus abordables et ainsi accessibles aux moins nantis. On peut ralentir ou étouffer ce processus bénéfique en le réglementant, par des barrières commerciales et des excès de la propriété intellectuelle. Le déploiement des bienfaits de ces technologies nouvelles est de lui-même un processus naturel. Sans les interférences de mauvaises politiques, il serait inéluctable. Nos efforts devraient se concentrer sur le fait d’abaisser ou de supprimer ces barrières.

Pour nous situer sur une dynamique plus optimiste, où placez-vous vos espoirs pour le XXIe siècle ? Quels sont selon vous les scénarios les plus crédibles pour une évolution générale de l'espèce en réponse aux crises écologiques, économiques et démographiques actuelles ?

Pour commencer, je tiens à dire que je ne vois pas les questions les plus importantes et les plus pressantes auxquelles nous sommes confrontés comme des « crises », mais comme des défis. Les vraies crises (comme la récente crise financière et la fuite de pétrole actuelle dans le golfe du Mexique) sont généralement de courte durée. Les questions d’ordre majeur, notamment les difficultés démographiques de l’Europe et du Japon et d’autres sujets comme le changement climatique, constituent pour moi des défis et nous apparaissent comme des crises à cause de l'exagération avec lesquels ils sont habituellement présentés. Cela étant, je réserve le terme de « crise » à ce qui constitue de réels cas d’urgence, plutôt qu'à des problèmes sur le long-terme que nous pouvons résoudre avec le temps de manière raisonnable.

J'ai bon espoir dans nos capacités à surmonter les défis et les crises les plus graves, notamment grâce au développement accéléré et continu de la « sagesse de la foule ». J'entends par là les mécanismes de prises de décision intelligents, collectifs ou distribués. Les technologies émergentes et les expériences sociales permettent de nouvelles formes d’intelligence collective. Une intelligence collective qui nous permet de mieux aborder les problèmes cognitifs, les questions de coordination et de coopération. Comme l’explique James Surowiecki dans le livre qu'il a consacré au sujet, l’intelligence collective ou distribuée fonctionne lorsque la « foule » se caractérise par une grande diversité d’opinions, une indépendance de ses membres les uns vis-à-vis des autres, une forme de décentralisation spécifique, ainsi que par une bonne méthodologie d'agrégation des opinions.

En plus du vaste éventail d’applications technologiques utiles à la sagesse des foules, j’espère que nous verrons un usage plus répandu des méthodes de prises de décision prévisionnelles. Le principe proactif oriente les décideurs vers des méthodes basées sur des preuves, en vue d'une pensée plus créative, plus critique et prospective. Je commence à former une alliance d'amis du progrès pour encourager l’adoption généralisée du principe proactif parmi les décideurs des grandes institutions.

La technologie peut nous aider, si nous arrivons pas à développer des intelligences artificielles pour nous assister dans nos prises de décision. De toute manière, l'intelligence artificielle ne pourra nous être d’une grande aide si elle n'est pas accompagnée de dynamiques sociales et de processus de décision. Sans de telles améliorations, une plus grande intelligence nous conduirait à une rationalisation plus poussée, plutôt qu’à un vrai raisonnement.

D’un point de vue matériel et économique, je m’attends à ce que l'actuelle inquiétude sur nos réserves énergétiques trouve des réponses, sans que nous passions par un effondrement de civilisation. Bien qu'il y ait une place pour les sources d'énergie « renouvelables », telles que l’énergie solaire, les éoliennes et l'énergie des vagues, une grande partie de la solution devrait provenir d'un usage accru de l’énergie nucléaire. La France en a longtemps constitué un des exemples les plus brillants. C’est une honte que les autres pays n’aient pas réussi à faire le même usage du nucléaire.

Parmi les autres manières dont la technologie peut contribuer à améliorer notre futur, de plus en plus de gens voient la possibilité de copieurs de matière bon marché. Ces appareils peuvent partir de matière brute pour produire tout ce que vous souhaitez. Ce qui pourrait transformer des économies entières, en annihilant au passage une grande partie des pénuries historiques, d'autant plus si l’utilisation de ces appareils se base sur un principe d'« open source ». Une autre possibilité et source d'optimisme est la découverte de solutions efficaces pour arrêter et renverser le processus de vieillissement. Lorsque les gens seront convaincus de l’efficacité des traitements de prolongation de la vie, les conséquences seront profondes. Et leur adoption sera rapide, malgré l’actuelle opposition de principe.

En partant du principe qu'il appartient à chacun d'entre nous de faire le choix d'évoluer ou de stagner, quels conseils pratiques donneriez-vous aux lecteurs de La Spirale désireux d'améliorer leur bien-être, leurs capacités cognitives, leur longévité, mais aussi de participer activement aux scénarios évolutifs précédemment évoqués ?

Je recommanderais à vos lecteurs :

. de fréquenter des gens qui ont des objectifs clairs et des habitudes de vie saines ;

. d’être dynamiquement optimiste (concentrez-vous sur les opportunités positives et faîtes en sorte qu’elles se réalisent) ;

. de payer une attention toute particulière à la manière dont ils pensent et prennent des décisions. D'étudier régulièrement et d'appliquer des principes de pensée rationnelle (sans perdre de vue les autres modes de pensée). De se forcer à lire et à écouter les personnes avec lesquelles ils peuvent être en désaccord ;

. de garder un oeil sur les progrès en cours, comme le dépistage génétique personnel, mais de se concentrer sur les bases essentielles que sont une pratique sportive régulière, un régime sain et modéré et des plages de repos adéquates ;

. de s'impliquer et de soutenir les projets efficaces à visée transhumaniste, par exemple les initiatives de prolongation de la vie ;

. d'exprimer leurs opinions à travers les zones de commentaires des journaux, des magazines, des blogs, etc. ;

. de rester flexible (comme développé plus haut).

Et enfin pour conclure, auriez-vous la bonté de donner quelques raisons de sourire à nos lecteurs qui envisagent encore le futur avec angoisse et pessimisme ?

Ma réponse à la question précédente sur mes espoirs pour ce siècle répond déjà à celle-ci. Contrairement aux habituelles voix alarmistes, pessimistes et défaitistes, pressées de se faire entendre et de vendre des livres, je crois que nous améliorons le monde à long terme. Les humains font beaucoup d’erreurs, certaines sont parfois horribles, mais notre développement technologique et social a graduellement amélioré le sort de la race humaine. Ces tendances, positives sur le long terme, sont obscurcies et déformées par les médias, pour le compte de groupes d'activistes, voire même de scientifiques.

J’ai déjà beaucoup écrit ici, alors je recommanderais simplement de lire certains ouvrages qui se concentre sur l'aspect positif des choses. Je conseillerais particulièrement le livre de Julian Simon, The Ultimate Resource (Princeton University Press, 1981), ou plus récent It’s Getting Better All the Time: 100 Greatest Trends of the Last 100 Years (Cato Institute, 2000) par Stephen Moore et Julian L. Simon, ou encore le livre encore plus récent d’Indur M. Goklany, The Improving State of the World: Why We’re Living Longer, Healthier, More Comfortable Lives on a Cleaner Planet (Cato Institute, 2006).

À long terme, j’espère et j'attends aussi que tout ce que la technologie nous permet de faire pour restructurer et re-sculpter notre nature humaine et nos instincts nous permettra d'améliorer notre comportement et notre moralité, et nous aidera à devenir plus sage.

 



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A PROPOS DE CET ARTICLE

Titre : MAX MORE

Auteur(s) : Laurent Courau

Genre : Interview

Copyrights : La Spirale.org

Date de mise en ligne : 21/07/2010

 
PRESENTATION

Suite de notre thématique futuriste de la saison estivale 2010 avec une interview très attendue de Max More, philosophe, futurologue et chef de file du mouvement transhumaniste. À mille lieux du climat anxiogène ambiant, le Dr More nous livre sa vision d'un futur à la fois complexe et radieux, au rythme des défis qui ponctueront les prochaines évolutions de l'espèce humaine.

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